Didier

Pourquoi les Présidentiables français manquent (encore ?) de courtoisie sur le web

netpolitiqueIls y pensent tous, et pas qu’en se rasant. Alors que Nicolas Sarkozy vient de fêter ses 2 ans de Présidence de la République, les états-majors des partis français et les électrons libres présidentiables sont dans les starting-blocks pour 2012.

L’élection passera par le web ou ne passera pas, pensent-ils tous, forts d’avoir, semble t-il, scrutés la campagne Obama (voir par exemple l’excellent rapport de Terra Nova).
Ce billet est un essai qui tentera d’éviter la tarte à la crème qui dégouline de l’Obamania, notamment chez les politiques français. La campagne Obama n’est pas répliquable en France, pour une raison qui est propre à la nature d’Obama : il est courtois…

S’il y a une leçon à retenir de la campagne Obama, c’est le travail de fourmi des équipes du candidat démocrate pour renforcer le lien, pour passer du lien faible au lien fort, en faisant entrer petit à petit l’internaute dans la sphère obamienne. Je parle ici de liens sociaux, de petites tapes numériques dans le dos qui deviennent, au fur et à mesure que les liens se resserrent, des gueuletons mémorables, certes virtuels, mais qui font chaud au cœur.

Appliquer les règles de courtoisie en ligne pour une implication progressive

On dira que je n’invente pas le fil à couper le beurre en pointant cette clé comme celle du succès d’Obama, mais ce travail d’implication progressive sur le web ne va pas sans une réelle compréhension de l’univers dans lequel le candidat s’immerge puis navigue. Cela ne va pas non plus sans le respect de règles propres à la vie sociale en ligne, une sorte de « courtoisie en ligne »

Sur la forme, une courtoisie de tous les instants

Il s’agit en fait pour le candidat de respecter la logique de socialisation du web, finalement très proche de la logique des relations humaines dans la vie réelle. Imaginons qu’un militant du camp démocrate soit venu taper à votre porte un dimanche au moment où vous coupez le rôti de veau dominical. Alors que vous êtes déjà surpris par son outrecuidance à venir vous déranger, son agressivité verbale et son pied coincé dans l’entrebâillement de la porte achèvent de vous excéder au point de traiter l’opportun tel un vulgaire marchand d’encyclopédies. Comprendre le web social (enfin le web quoi) c’est appliquer une logique de courtoisie en ligne à ses relations humaines. C’est séduire plutôt qu’abreuver, flirter plutôt que violer…

Deux personnes ont convaincu Obama du rôle qu’Internet pouvait jouer dans la campagne (extrait du livre de Guillaume Debré : « Obama, les secrets d’une victoire ») : « Farouk Olu Aregbe et Meredith Segal. Farouk Olu Aregbe, âgé de 26 ans, a créé depuis sa chambre de l’université du Missouri, un soir de janvier 2007 (Ndlr : juste après la déclaration de candidature d’Obama) l’une des premières pages de soutien pour Obama sur Facebook. En une heure, il compte 100 membres. 5 jours plus tard, il dépasse les 10 000. À la fin de la troisième semaine ils sont presque 200 000. Meredith Segal, une étudiante de 21 ans, décide pour sa part, en juillet 2006, de lancer une pétition pour Obama, alors que le jeune sénateur de l’Illinois n’est pas encore candidat. Au lieu de la faire circuler sur le papier, elle ouvre une page web. 6 mois plus tard, 62 000 étudiants ont rejoint son site. Son association est présente dans 80 universités, organise ses propres meetings, fait du porte-à-porte et récolte même de l’argent pour le candidat »

Au vu de ces deux phénomènes, Joe Rospars (le stratège web d’Obama) comprend le potentiel mobilisateur du web. Il décide d’abord de créer une page officielle pour Barack Obama sur Facebook. A vrai dire, il n’a pas vraiment le choix, car il est vital pour Obama de répondre à la demande de ses futurs électeurs : être présent sur le web est d’emblée une forme de politesse. Mais sa force est de le faire en respectant les codes du web social, les règles de courtoisie qui existent dans la vie réelle comme dans la vie en ligne : On ne devient pas « ami » du jour au lendemain, on en fait la « requête » comme sur Facebook. Autre exemple de code sur twitter, le respect du retweet comme monnaie sociale de la conversation.

En somme, Obama accepte la conversation et cela renforce petit à petit le lien existant entre le candidat et l’internaute. C’est une forme de politesse à la portée de tout candidat, mais Obama pousse la logique de courtoisie en ligne beaucoup plus loin

Sur le fond, une ouverture aux sympathisants

Obama a ouvert sa campagne à TOUS les internautes, ce qui contraste fondamentalement avec la tradition française comme nous le verrons plus loin. Autrement dit, il ouvre le parti à des supporters ou des sympathisants, et plus seulement à des militants. La force d’Obama résulte d’un pari un peu fou, osant ce qu’aucun état-major de campagne n’avait fait auparavant : donner les clés de la campagne aux internautes comme ultime formule de politesse et de respect de ses concitoyens.

Il s’établit, petit à petit, une sorte de flirt virtuel entre le candidat et l’électeur, roucoulement tout fait de politesses et de compliments, théâtre de séduction qui mène lentement sur un chemin d’implication progressive de l’internaute. Un théâtre dont les scènes en ligne sont multiples et trouvent leur acmé dans des actes de la vie réelle tels que la distribution de tracts ou le vote. Ce chemin d’implication n’est pas contraint, l’internaute est doucement amené vers le lit nuptial selon un scénario qui pourrait être le suivant : par curiosité ou défi, l’internaute « Poke » Obama sur Facebook. Obama repoke, premier acte de séduction. L’internaute est flatté, il demande à devenir « ami ». Il a ainsi accès aux premières infos sur le mur du profil d’Obama. Il suit de temps en temps les mises à jour de celui-ci dans son fil d’actualités. Progressivement il clique sur la multitude d’hyperliens nichés sur le profil d’Obama. La campagne bat son plein, l’internaute a maintenant besoin de plus d’informations chaudes, il décide donc de suivre Obama sur Twitter (le réseau du live) afin d’être informé en temps réel. Bien qu’hyperinformé, cet internaute là n’est pas un militant. Néanmoins, ce que dit Obama lui parle : surgit alors le premier acte de mobilisation, le don en ligne. Pas grand-chose, 10 dollars pour marquer sa sympathie aux idées d’Obama et aussi un peu pour se déculpabiliser (il n’a pas le temps ou l’envie de défendre des idées ou distribuer des tracts). Un vrai pas psychologique, à la fois disculpabilisant et impliquant. La séduction opère, toujours plus forte, mais se mêle désormais à un sentiment plus rationnel car il a financé la campagne et il souhaite donc savoir ce que fait Obama avec son argent : il s’inscrit sur Mybarackobama afin de veiller ce que font les militants d’Obama. Pour se divertir un peu, tout en marquant encore une certaine distance, il participe à la loterie en ligne sur le site, qui désignera les trois chanceux qui dineront avec Obama. Après tout, cela pourrait être distrayant, et surtout sacrément flatteur ! Le grand homme est à disponibilité, à portée de babines, et tout le monde sait bien que le partage des gargouillements d’estomac a quelque chose de séduisant et même plus si affinités. Et puis il est forcément séduit par l’idée de lui parler en direct, alors qu’Hillary ne répond presque jamais aux questions pendant les Primaires démocrates. Pourquoi pas aller plus loin, en effet, mais il n’y connait rien puisqu’il n’a pas été formé à l’école du militantisme démocrate. Aucun souci, Obama a la solution : l’internaute peut s’inscrire en ligne aux « camps Obama », des sessions d’entraînement au cours desquelles les aînés donnent des cours de militantisme aux plus jeunes. Une fois aguerri, vient le temps de l’action. Il est prêt, mais il ne sait pas à qui s’adresser pour prêcher la bonne parole. Là encore, Obama met à disposition les outils d’une implication progressive en offrant aux inscrits de MyBarackObama l’accès au sein des saints des campagnes électorales, le nerf de la guerre de tout candidat au poste suprême : la base de données de contacts. L’internaute dispose dès son inscription sur Mybarackobama d’une liste de profils et contacts d’une quarantaine de personnes dans son voisinage, à qui il peut proposer des actions militantes ou simplement des réunions de discussion autour des thématiques de campagne d’Obama. Le sympathisant s’est transformé en militant par la magie de la courtoisie en ligne. Il peut même devenir un militant féroce en diffusant sur le web et dans la vraie vie les contre-argumentaires du site anti-rumeurs d’Obama FightTheSmears

La gougeattitude des français(e)s

Cette vision de la stratégie obamienne sur le web vaut ce qu’elle vaut, j’en ai bien conscience. Mais elle permet, par un effet de loupe sur la France, de mettre en exergue les défauts des stratégies de nos futurs candidats, qui sont pourtant tous sur la brèche. Ils essayent bien de respecter les codes du web social, d’accepter la conversation avec courtoisie, mais sans l’élégance du désormais Président américain. Pis encore, de nombreux obstacles structurels et culturels empêchent de mettre à exécution les préceptes de courtoisie en ligne

Sur la forme, une certaine éducation tout de même

La constitution d’une relation durable et suivie, avec le respect de l’internaute pour tenter de l’impliquer plus tard dans une campagne électorale, est tout à fait bien construite pour certains de nos politiques. Voici quelques exemples qui devraient inspirer nos futurs candidats, qui pour le moment ne maitrisent pas tous encore très bien les codes sociaux (de politesse j’ose dire).

Seuls quelques jeunes loups et vieux briscards du web mettent en œuvre cette logique de courtoisie. Par exemple, Nathalie Koscisuko-Morizet a gagné ses galons en allant jusqu’à annoncer sa grossesse sur Facebook. Comment ne pas résister à cette mise en proximité du politique avec soi-même ? Dans un autre genre, le vieux briscard du web et Maire de Lyon Gérard Collomb a su mailler le territoire en ligne de différents points de contact en ligne avec ses administrés, mais a aussi su susciter leur engouement avec quelques coups de gueule bien placés sur son blog. François Bayrou, quant à lui, n’hésite pas à créer la relation en répondant à des commentaires sur le blog du militant Modem Luc Mandret. Ségolène Royal, pour finir, a institué depuis longtemps une relation durable depuis la dernière Présidentielle, via son réseau en ligne Desirsdavenirs

C’est à peu près tout ce qui me vient en tête, sans mauvaise foi aucune (les commentaires sont ouverts à d’autres exemples). Il est à peu près sûr qu’une prime aux entrants viendra gratifier les précurseurs dans la construction de leur mobilisation en ligne. Les gougeats qui oseront mettre un pied au dernier moment ne bénéficieront d’aucun effet de levier. Il y a une justice tout de même.

Néanmoins, la forme importe finalement peu. La logique de courtoisie de fond mise en place par Obama, en ouvrant sa campagne aux sympathisants, est le vrai vecteur de la mobilisation en ligne

Sur le fond, des obstacles structurels et culturels

Deux obstacles structurels majeurs viennent s’immiscer chez les français, empêchant la courtoisie en ligne : le financement de la campagne, et l’ouverture des partis.

Ce que tout le monde pressent instinctivement, sans connaitre dans le détail les systèmes de financement, c’est que le don en ligne est le premier stade de l’implication réelle de l’internaute, que cet acte psychologique a vertu de médicament anti-culpabilisation pour le sympathisant. Et qu’il est aussi le meilleur moyen pour prendre la machine militante en route. Afin de contourner les fundraisers des Clinton qui s’adressaient en priorité aux traditionnels riches bailleurs de fonds du parti Démocrate, Obama a préféré récolter de menues sommes auprès des citoyens américains. Cela avait une double vertu : impliquer courtoisement les internautes en les invitant à miser sur leur poulain, et transformer progressivement le sympathisant en militant. Financement électoral et Ouverture du parti forment un même levier en étant intrinsèquement liés, le premier étant le moyen du second

Ce levier essentiel manque à la politique française, bien qu’il ait déjà été discuté en 2007 : c’est la fameuse crise existentielle du Parti Socialiste concernant les « militants à 20 euros ». Le PS n’est pas loin de penser (encore apparemment), comme le regrette Jean-Yves Sécheresse dans son billet « PS : des bons militants contre des méchants supporters », qu’il existe « un risque de dérive vers un parti de supporters fénéants ». Une ineptie à son goût : « Deux faux arguments à mon sens. Ils ont fait du PS le parti le plus actif sur Internet, le plus moderne dans les formes de militantisme. Bref, cet appel d’air avait donné un coup de jeune à un parti ringardisé par la droite »

On le voit bien, on est loin de toute logique de courtoisie au PS… La question d’actualité de l’organisation de Primaires ouvertes au Parti Socialiste, ouvrant le Parti au vote des sympathisants de gauche pour désigner le candidat de 2012 (sur le modèle italien qui a désigné Prodi), permettrait certainement de contourner ces obstacles et profiter d’un effet de levier, mais la Direction semble écarter cette remise en question. Ce qui ouvre des boulevards à des candidatures d’électrons libres à la frontière du PS, comme le sont celles de Ségolène Royal ou de Dominique Strauss-Kahn, qui reposent sur l’appui de sympathisants plutôt que de militants. Force est de constater que des candidatures de ce type se prêtent plus à une magie obamienne que celle de partis pétris de culture militante à l’ancienne.

En d’autres lieux, en d’autres partis, la même culture de l’entre-soi semble prévaloir : par exemple, on s’est étonné ici sur Netpolitique de l’enchevêtrement des couches numériques au Modem, empêchant tout internaute lambda de participer à des mobilisations en ligne. Quant à l’UMP, la volonté de la nouvelle direction de mettre en place une machine de guerre en ligne à disposition en 2012, s’oppose aussi à une certaine culture du chef qui oblige à un contrôle des militants. « Nous voulons utiliser le web comme un outil de recrutements de militants qui pourront ensuite travailler sur le terrain », détaille Frédéric Lefebvre, porte-parole de l’UMP en charge du projet web. Nous verrons si ce recrutement se fera dans une logique d’ouverture et de décentralisation du pouvoir du QG de campagne, en attendant, en 2007, Sarkozy avait produit les sites les plus verrouillés de la campagne, ne cédant aucun pouvoir à une mobilisation de sympathisants.

Pour l’instant, on préfère rester entre soi plutôt que séduire les sympathisants. Pour devenir courtois, les Présidentiables devront relever un lourd challenge

Soruce : Netpolitique

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